Entretien avec M. Thierry Reynard, premier Consul général à Miami [en]

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M. Thierry Reynard, bonjour, vous avez été le diplomate que le Quai d’Orsay a mandaté pour ouvrir, à Miami, ce consulat général de France qui s’apprête à célébrer ses 30 ans cette année. Pourriez-vous expliciter à nos lecteurs quelles avaient été les raisons ayant guidé l’ouverture de ce poste consulaire en Floride ?

La création de ce Consulat général de France a été décidée en 1984. Nos ambassadeurs à Washington avaient souligné dès le début des années 80 le retard qu’avait pris notre pays en continuant de couvrir l’ensemble des états du Sud-Est des Etats-Unis à partir de la Nouvelle-Orléans.

Nous étions un peu en retard sur l’évolution de la carte économique et démographique des Etats-Unis. Une réflexion s’était parallèlement engagée dans le but de lancer une politique de collaboration sur le terrain entre le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Economie et des Finances en ouvrant dans certaines villes à fort potentiel économique des postes à double vocation : vocation consulaire, traditionnelle, et vocation commerciale. Furent créés en 1985 le Consulat général à Miami et en 1989 le Consulat général à Atlanta qui avait également la double casquette consulaire et commerciale. Le poste de Houston reçut le même statut.

En fait, c’est une pré-configuration de ce que le ministre actuel Laurent Fabius a depuis lors réalisé, puisqu’il a rattaché le commerce extérieur au ministère des Affaires étrangères et du Développement international. L’intuition du formidable potentiel de développement de la Floride s’est largement démontrée depuis et révélée exacte.

C’est étonnant de voir le développement qu’a connu la région de Miami. On peut rappeler à titre d’anecdote, que nous avons été précédés par un pionnier en la matière puisqu’au début des années 80, Monsieur Bernard Arnaud, fondateur du premier groupe de luxe mondial LVMH, était venu passer quelque temps en Floride avec une société de promotion immobilière qui s’appelait Ferinel Inc. Il nous avait donc en quelque sorte devancés. Je ne l’ai pas connu puisqu’il avait regagné la France en 1984, avant mon arrivée à Miami.

Alors le but de la création à Miami d’un poste à double vocation, consulaire et commerciale, était de tirer parti non seulement du potentiel de la Floride, mais aussi de veiller aux intérêts des Français qui s’y installaient de plus en plus nombreux, et également de profiter du rôle de hub de Miami, plaque tournante des liaisons aériennes et commerciales de la zone Caraïbe - Amérique Centrale. Le Consulat général fut donc doté de la vocation consulaire pour la Floride d’abord, pour Porto Rico ensuite, et de compétence commerciale pour ces deux États, ainsi que certaines îles des Caraïbes. A l’époque, nous avions la compétence commerciale pour Haïti, la Jamaïque, les Bahamas, et les Iles vierges. Nous avons été dotés d’une mission consistant à aider les entreprises de Martinique et de Guadeloupe à tisser des liens commerciaux avec certaines entreprises de Floride. A mon arrivée fin 1984, nous avions sur place un Consul honoraire qui n’avait que très peu de moyens. Il s’agissait donc d’un fort bond en avant. Sur le plan commercial, on sait qu’à présent, les compétences commerciales ont été redéployées sur Atlanta, puisque Business France, nouvelle forme d’UbiFrance en charge des relations commerciales des entreprises à l’exportation y est implantée.

A votre arrivée, quelles sont les impressions que vous avez eues de la ville ?

J’arrivais de Washington où j’avais rencontré l’ambassadeur de l’époque, qui m’avait donné ses dernières instructions avant que je ne rejoigne mon poste. Ayant loué une voiture à l’aéroport de Miami, j’arrivais un soir tard à la fin de 1984. Nous avions réservé un hôtel dans le Downtown.
Je dois vous avouer que la première impression fut pour nous un énorme choc. Nous arrivions au centre d’une ville qui paraissait à peu près morte. Les rues étaient mal éclairées. De rares voitures circulaient. Aucun piéton dans les rues. Le Miami de cette époque était bien différent du Miami actuel. Le Downtown, le long de Biscayne Boulevard était lugubre. Bayside évidemment n’existait pas. L’American Airlines Arena non plus.
Sur Brickell, seuls quelques immeubles avaient poussé. A l’époque, les seuls quartiers véritablement agréables étaient Coral Gables, Coconut Grove et Key Biscayne. Il est d’autre part évident que les nouveaux quartiers qui se développent d’une façon extraordinaire tels que Wynwood ou le Design District, South Beach et même South Miami étaient des quartiers déconseillés à l’époque.

Je note par exemple qu’on osait à peine aller le soir chez Joe’s Stone Crab, qui était au milieu de terrains vagues à la pointe de South Beach. On doit rappeler que Miami se relevait à peine en 1980 de l’arrivée de plus de 120 000 exilés cubains, qu’on appelait les Marielitos puisqu’ils venaient de port de Mariel à proximité de La Havane. Ces réfugiés s’étaient installés à Little Havana évidemment, à Hialeah, la ville ou il y a une majorité d’émigrés cubains, et également beaucoup à South Beach.

Ce qui contribuait à faire de cette zone, un lieu dont la réputation n’était pas formidable. Il faut également rappeler qu’à la même époque, une série télévisée appelée Miami-Vice avait donné une très mauvaise image de Miami puisque ce n’était qu’histoires de gangsters et de tueries au sein de la ville. On peut aussi rappeler à l’époque que pour aller à Key Biscayne par le Rickenbacker Causeway, on devait prendre un vieux pont qui s’ouvrait au passage des bateaux. Le grand pont actuel n’existait pas. Le tournoi de tennis n’a commencé qu’après la construction du pont actuel.

En matière sportive justement, le basketball n’était pas le sport le plus populaire. Le Heat n’existait pas. L’un des sports les plus populaires était le baseball, les grandes équipes du pays venant passer l’hiver au centre de la Floride. En fait, le sport le plus suivi était le football avec la grande époque des Miami Dolphins et de leur quarterback de légende, Dan Marino. Il était le grand rival du quarterback des San Francisco 49ers, Joe Montana. Quelques jours après notre arrivée, fin janvier 1985, a eu lieu la finale du Superbowl entre les Dolphins et les 49ers. Miami a perdu cette finale et ce match avait eu un très grand retentissement.

Sur le plan culturel et artistique, il y avait très peu d’activité. Il n’y avait pratiquement pas de galeries d’art. Art Basel évidemment n’existait pas. Il y avait quelques institutions comme le Bass Museum, le Flagler Museum et la Norton Gallery.
Nous avons eu l’occasion de beaucoup travailler avec Mitch Wolfson qui est très francophile. Il y avait également le Musée Salvador Dali à St Petersburg mais qui n’était pas dans son magnifique bâtiment actuel.

La communauté francophone ainsi que la communauté francophile ont très certainement dû accueillir la nouvelle avec enthousiasme. Quelles étaient les activités et les services du Consulat Général à son ouverture ? De la même façon, pourriez-vous nous indiquer combien d’agents étaient à la manœuvre et au sein de quels services ?

Mon activité principale pendant les premiers mois fut classiquement d’aller à la rencontre des responsables locaux dans les différents domaines afin de leur faire connaitre l’ouverture du Consulat général de France à Miami. Sur le plan politique, je me déplaçais à Tallahassee pour aller voir les responsables. Le gouverneur était alors le démocrate Bob Graham. Il a été ensuite pendant longtemps l’un des deux sénateurs de Floride.

Pour présenter nos projets, je m’entretenais également avec les principaux élus dont Ileana Ros-Lehtinen, représentante élue d’origine cubaine déjà très active.
Sur le plan commercial, nous prenions contact avec les principales institutions de Floride du Sud qui s’occupaient de promotion commerciale telles que le Beacon Council et la Greater Miami Chamber of Commerce avec qui nous organisions des opérations conjointes. Nous opérions aussi avec une institution qui s’appelait la South Florida Initiative créée par un groupe de personnalités des affaires de Miami. Quant à la French American Chamber of Commerce, elle existait déjà à mon arrivée. Nous avons évidemment, travaillé d’emblée main dans la main pour organiser des opérations de promotion et des échanges avec les chambres de commerce en France.

Chaque année, la conférence de la Caribbean Central American Action nous mobilisait. Nous avions d’une part, des délégations de chambre de commerce françaises et des élus de Martinique et de Guadeloupe qui venaient faire des présentations. L’objectif étant de désenclaver les Antilles françaises en les ouvrant à la fois sur leurs voisins et sur la Floride du Sud. D’autre part, nous lancions des missions de chambre de commerce vers la France. Miami étant d’ores et déjà jumelée avec Nice, il y avait des échanges de délégations comptant élus et hommes d’affaires des deux villes.

Nous avons également suivi les grands projets qui intéressaient beaucoup les entreprises françaises, en particulier Alstom, Matra et Airbus. Malheureusement pour des raisons financières, certains n’ont pu voir le jour comme le projet de liaison TGV Miami – Orlando – Tampa ou de People Mover à Orlando.

Comme les Chantiers de l’Atlantique étaient à l’époque la propriété de la société Alstom qui était également spécialisée dans la construction de grands bateaux de croisière, nous suivions de près avec les responsables de la société les négociations avec les grandes compagnies de croisière. Enfin, Airbus a établi une base importante à Miami puisque les premières compagnies aériennes américaines ayant commandé des Airbus étaient des compagnies locales qui, à présent, ont disparu telles que l’Eastern Airlines et la Pan American Airways. C’est donc à la suite de ces commandes qu’Airbus a installé une école de formation de ces pilotes à Miami et que d’autres compagnies françaises du secteur aéronautique se sont implantées ici.
Sur le plan culturel, l’Alliance française de Miami était particulièrement active. Elle était à l’époque dirigée par Danielle Ferré. D’autres Alliances existaient à Tampa, à Jacksonville, à Sarasota.

Dans cette ville de Sarasota a eu lieu pendant plusieurs années un festival du film français réalisé avec le soutien de l’Etat de Floride. Unifrance Films, qui est l’organisme qui s’occupe de l’exportation des films français à l’étranger, avait été enchanté de cette opération qui malheureusement n’a tenu que quelques années.
Dans le domaine de l’éducation, nous avons lancé le programme international avec le School Board du Comté de Miami-Dade, qui nous avait permis d’ouvrir un enseignement au niveau des écoles primaires et secondaires en français, mais également en espagnol et en allemand, un programme toujours en vigueur à l’école élémentaire de Sunset et à Carver Middle School.

On peut citer aussi le soutien au Congrès de la Culture Française en Floride qui existe depuis plus de 60 ans et qui propose un magnifique concours de rédaction de toutes les écoles de Floride chaque année à Orlando et qui rencontre, me semble-t-il, toujours autant de succès auprès des jeunes de Floride.

Je voulais également signaler les relations toujours excellentes avec les représentants des Français de l’étranger. Je saisis cette occasion pour saluer Madame Nicole Hirsh et Monsieur Jacques Brion, qui représentent toujours avec dévouement et compétence nos compatriotes de Floride. Dès le départ, ils ont constitué pour nous un relais très important vers la communauté française.

L’équipe consulaire elle-même était composée de représentants du ministère des Affaires étrangères et du ministère de l’Economie et des Finances. D’ailleurs, ceux du Ministère de l’Economie était plus nombreux que ceux du Quai d’Orsay. Au total, nous sommes restés moins de 10 personnes pendant les premières années. J’en profite pour saluer ceux qui sont toujours là, notamment Jugnace Joseph, qui avait été notre premier recruté local.

Cette double mission et ce territoire très étendu impliquaient de nombreux déplacements en Floride même. Compte tenu de la forte décentralisation qui existe au niveau politique et économique aux Etats-Unis, il ne faut pas se contenter de rester à Miami mais il faut constamment aller dans les principales métropoles comme Jacksonville ou Orlando qui ont également connu un développement phénoménal. Ces déplacements occupent toujours beaucoup du temps du titulaire du poste.
La compétence commerciale sur les pays des Caraïbes impliquait aussi des déplacements à Haïti, en Jamaïque et dans les Caraïbes. Il fallait régulièrement s’y rendre pour véritablement couvrir le terrain.

Une autre mission que le poste connait certainement encore à l’heure actuelle et de façon démultipliée par rapport à mon époque était de s’occuper des nombreuses personnalités en visite officielle dans la circonscription.

Le poste fut effectivement inauguré en janvier 1986, date que nous marquons cette année. Quel est le souvenir que vous gardez de cette ou de ces journées d’inauguration ?

L’inauguration du poste a eu lieu le lundi 27 janvier 1986 précisément en présence de l’ambassadeur de l’époque, Monsieur Emmanuel de Margerie (photo). Cette inauguration s’est très bien déroulée. Les autorités locales étaient présentes : le maire de Miami, le secrétaire d’État de Floride, le directeur adjoint du ministère des Finances qui s’occupait aussi du commerce extérieur. Malheureusement, un épisode tragique s’est produit le lendemain même de l’inauguration. Le mardi 28 janvier marquait l’accident de la navette Challenger qui fut à l’époque un drame national aux Etats-Unis à tel point que le président Reagan dû repousser son discours sur l’état de l’Union. La France fut très touchée par le drame bien sûr car nous avions aussi une collaboration poussée entre la NASA et le CNES, puisqu’un an auparavant un spationaute français, Patrick Baudry, avait embarqué à bord de la navette Discovery.

Enfin, quel sont les souvenirs les plus marquants que vous avez conservé des premières années au sein de ce consulat ?

En avril 1986, le nouveau gouvernement de Jacques Chirac décida le rétablissement des visas pour tous les citoyens non membres de l’Union Européenne, y compris les citoyens américains. Pour imaginer l’activité qui nous est tombée dessus, il a fallu traiter d’un seul coup des centaines et quelquefois des milliers de demande de visas par jour. Ceci a été une période absolument épique. Nous avons dû recruter une dizaine d’aides temporaires et louer en catastrophe des locaux supplémentaires. On alignait les dossiers par terre, sur la moquette.

Heureusement, l’exigence pour les citoyens américains fut levée au bout de quelques mois et nous n’eûmes à régler ensuite que les demandes de citoyens non-américains dont le chiffre était assez importante certes mais sans commune mesure avec ce que nous venions de connaître.

Le deuxième évènement survenu aussi en avril 1986 fut le refus de la France de laisser survoler sur notre territoire des avions américains en provenance d’une base située en Grande-Bretagne pour aller bombarder la Libye. Les Américains voulaient réagir à une attaque durant laquelle des soldats américains avait été tués dans une discothèque en Allemagne. Vous pouvez imaginer que pendant cette période un certain malaise s’était emparé de l’opinion publique et nous fûmes l’objet de critiques auxquelles nous dûmes répondre.

J’ai quitté le poste en 1989. En mai 1989, eu lieu une visite importante de M. Jacques Chirac à Orlando pour défendre la candidature de Paris pour l’implantation d’EuroDisney. Il y avait une lutte féroce entre les deux derniers candidats qu’étaient Paris et Barcelone. Je crois que la visite de Monsieur Chirac auprès des dirigeants de Disney a été décisive sur le choix du groupe Disney pour son implantation à Marne La Vallée.

Voilà quelques points relatifs à cette période qui fut pour moi passionnante. Enfin, je regrette la disparition de l’un de mes successeurs, Denis Pietton, qui a laissé à Miami une grande marque.

Dernière modification : 27/01/2016

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