Problématiques de l’eau au XXI° siècle et de la production alimentaire de la planète

A l’occasion de son passage à Porto Rico, le professeur Ghislain de Marsily, hydrogéologue, Professeur Émérite à l’Université Pierre et Marie Curie, membre de l’Académie des Sciences présentera une conférence en anglais sur le thème des “problèmes de l’eau au XXI° siècle et de la production alimentaire de la planète".

Cette conférence est organisée a l’initiative du Consulat honoraire de France à Porto Rico, avec le soutien de l’Alliance Française de Porto Rico et en collaboration avec le département de Santé Environnementale de l’université de Porto Rico.
Cet évènement aura lieu le mercredi 11 avril 2012 à 9h00 sur le campus de médecine de l’Université de Porto Rico. Entretien avec le Professeur.

JPEGe-Toile : Professeur de Marsily, vous allez donner une conférence à l’Université de Porto Rico, le 11 avril prochain, sur la question des ressources aquatiques et alimentaires mondiales. Pouvez-vous présenter, en quelques mots, votre analyse ?

Professeur de Marsily  : Il est bien sûr évident que le lien entre eau et nourriture est très fort : environ 95% de l’eau que nous consommons sert à nous nourrir, si l’on compte l’eau utilisée par l’agriculture pluviale et celle de l’irrigation. L’eau pour les besoins domestiques ne représente que de l’ordre de 4% de notre consommation, mais c‘est sa qualité qui peut poser problème. L’eau consommée par l’industrie dépend beaucoup des pays, mais reste du même ordre de grandeur que l’eau domestique. Ce sont ces problèmes que je compte aborder.

e-Toile : Surconsommation des ressources naturelles, dérèglement climatique, extinction des espèces, appauvrissement de la diversité biologique : le monde scientifique ne cesse de nous mettre collectivement en garde contre les dangers qui menacent notre planète. Pour finalement aboutir, notamment en Europe, à une sorte de discours que je qualifierai de désenchanté. Tout en restant dans le domaine scientifique, biologique et géologique, l’éminent professeur et chercheur que vous êtes a-t-il aussi de bonnes nouvelles à nous annoncer ?

Professeur de Marsily  : Avec les causes d’inquiétudes que vous citez, j’ajouterais la croissance démographique : des 7 milliards que nous étions en principe en Novembre 2011, nous devrions dépasser 9 milliards en 2050, soit presque 25% en plus.

Comme de plus le niveau de vie et les habitudes alimentaires se modifient, entraînant plus de consommation des ressources naturelles, il est évident que la gestion en « père de famille » de ces ressources au niveau de la planète devient de plus en plus impératif. Mais c’est possible, j’ai envie de vous citer de mémoire une phrase de Antoine de St Exupéry, qui disait à peu près « l’avenir, nous ne pouvons pas le prédire, mais c’est nous qui le construisons ! ».

C’est donc à nous qu’il appartient de construire, pour nous et les générations futures, un avenir raisonnable, durable et enthousiasmant !

Nous pouvons agir, et enrayer ou prévenir les catastrophes qui nous menacent. Il faut d’abord, à mon sens, enrayer la croissance démographique, d’autres civilisations avant nous l’ont fait, quand elles ont compris que leur nombre allait dépasser les ressources disponibles.

Mettre au monde des enfants quand les ressources pour les nourrir font défaut est en fait criminel.
Ensuite, il faut mieux partager les ressources disponibles entre les habitants de la planète : apprendre à être frugal, à ne pas gaspiller : savez-vous qu’environ 30% de la nourriture fabriquée et commercialisée est jetée sans avoir été utilisée, dans les pays riches ? C’est un vrai scandale, quand on sait qu’aujourd’hui un être humain sur sept ne mange pas à sa faim (1 milliard environ en 2011).
Si la nourriture produite aujourd’hui était répartie équitablement, tout le monde mangerait à sa faim. Il faut aussi revenir à ces consommations moins riches en produits d’origine animale, les pays riches en consomment bien trop, et les pays pauvres pas assez. Il faut ensuite protéger les terres cultivables, contre d’une part l’urbanisation galopante, et d’autre part contre la détérioration par de mauvaises pratiques agricoles, on sait faire, on peut le faire.

Les terres cultivables sont la ressource la plus rare sur la planète, il est urgent de s’en rendre compte et de les protéger.

  • e-Toile : Enfin, la biodiversité (les grandes forêts tropicales, les milieux naturels, les écosystèmes très simples comme le haies dans les champs, les bosquets, les petits marécages, etc.), est à mon sens le capital le plus précieux que nous possédons, car si nous venions à le perdre, nous serions incapable de le reconstituer. Mais comment faire ?

Professeur de Marsily  : Il faut d’abord faire prendre conscience à tous nos concitoyens de ces réalités, et les inciter à agir de façon responsable.

La frugalité, j’en parle pour la nourriture, mais cela vaut aussi pour l’énergie, le transport, l’habitat, etc. Au prix de ces efforts, nous pourrons continuer à vivre de façon sereine sur notre planète, c’est possible, il est encore temps d’agir, mais il ne faut pas baisser les bras !

Ensuite, il est impératif de regarder ces problèmes de à l’échelle du globe, et pas de se limiter à une vision locale. Dans cet esprit, la création du GIEC (IPCC en Anglais, Intergovernmental Panel on Climate Change) est un excellent exemple de ce qu’il faut faire, et je me réjouis à l’avance que le 16 avril prochain, se réunisse à Panama une grande conférence des Nations Unies pour décider de créer une organisation similaire pour protéger la biodiversité, l’IPBES (Intergovernmental science-policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services), ou peut-être, à Rio+20 en juin prochain, une nouvelle Organisation Mondiale de l’Environnement, pour faire le pendant de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Il faut que peu à peu se crée des structures mondiales de gouvernance de la planète.

e-Toile : Tout au long de votre parcours professionnel et universitaire fort riche, vous avez certainement mesuré mieux que quiconque les conséquences de l’activité humaine sur la nature. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le progrès et, s’il y avait une invention ou une découverte scientifique que vous puissiez effacer de l’histoire, laquelle serait-elle ?

Professeur de Marsily  : Le progrès scientifique, ce n’est jamais que la découverte des lois de la nature, que ce soit en physique ou en science de la vie, qui sont inscrites dans le monde tel que nous l’observons, et que nous nous bornons à dévoiler. En ce sens, une découverte scientifique n’est pas une invention, c’est une nouvelle « intelligence » de la nature qui nous entoure. Même si on effaçait aujourd’hui de l’histoire une telle découverte, elle est inscrite dans les lois de la nature et finira inévitablement par ressortir. Je crois donc vain de s’opposer à la recherche des lois de la nature. Mais à la découverte scientifique peut succéder son utilisation à des fins que l’on peut juger exécrables : le problème posé est donc celui de l’utilisation par l’homme de son savoir.

J’ai là aussi envie de vous citer un auteur, en l’occurrence Rabelais je crois, qui a dit « Science sans conscience, c’est la ruine de l’âme ». Einstein a dit aussi à peu près la même chose, en d’autres mots, et bien d’autres également. Nous savons depuis longtemps que l’homme est capable de crimes, de destructions, de barbaries. C’est par exemple l’invention des batteries de canon qui a mis un terme aux invasions mongoles, avant le XV siècle, en décimant leurs invincibles charges de cavalerie.

Le canon est une invention détestable par rapport l’utilisation chinoise de la poudre, eux qui en faisaient des feux d’artifice !

Et pourtant, il nous a protégés des Mongols.

Notre capacité d’autodestruction n’a cessé de grandir, et nous savons tous que la vie sur terre est mille fois menacée par plusieurs applications diaboliques de découvertes nouvelles. Notre seule chance de survie, c’est la sagesse, c’est l’humanisme, c’est la conscience de tous les habitants de la planète, du plus humble au plus grand pour ne pas utiliser à des fins détestables les moyens à notre disposition.
La seule chance de survie, c’est donc l’éducation de tous, l’apprentissage d’une « civilisation ». La démocratie nous aide à faire accéder au pouvoir des personnes ayant acquis cette sagesse, et non des tyrans potentiels prêts à tout pour se saisir du trône. Mais elle demande que les votants aient acquis eux aussi cette sagesse, qui seule leur permet de bien choisir. Force est de constater que, bon an mal an, nous y parvenons peu à peu. J’ai donc un grand espoir dans l’avenir.

Mais pour vous répondre quand même, je proposerais d’effacer de l’histoire l’invention de la prise du pouvoir par un seul, l’invention du sauveur de la patrie, qui va tout seul nous protéger de l’adversité et nous rendre notre gloire passée. Depuis des siècles, les plus grandes catastrophes de l’histoire sont venues non des découvertes de la science, mais de cette prise du pouvoir par un seul, depuis les guerres napoléoniennes jusqu’à Hitler, Staline, ou même Mao, même si, par certains côtés, ils ont servi leurs pays.

C’est là le vœu que je formulerais…

CONFERENCE :
Mercredi 11 avril 2012 à 9H00
Université de Porto Rico-Medical Sciences Campus,
Premier étage Amphithéâtre B-103 du Bâtiment Dr Guillermo Arbona
Entrée gratuite
Informations : Alliance française de Porto Rico : 787 722 3174/5434
Université : 787 758 2525 ext 2928/1469

Dernière modification : 05/04/2012

Haut de page