Le CIEP en visite dans les établissements scolaires de Floride

e-Toile : Monsieur Roux, bonjour. Vous êtes responsable de l’unité Expertise et projets au département Langue française du Centre international d’études pédagogiques (CIEP). Pouvez-vous décrire à nos lecteurs les principales missions de cet établissement depuis plus de 65 ans ?

JPEGLe CIEP a effectivement été créé en 1945, et il occupe depuis plus de 65 ans les locaux de la première Manufacture royale de porcelaines de Sèvres, où il a notamment succédé à l’École normale supérieure de jeunes filles.
Il s’agissait à l’époque de proposer un lieu de rencontre et d’échanges pour les enseignants du monde entier, avec cette idée portée par les Humanistes de l’après-guerre que les conflits disparaîtraient si les gens apprenaient à se parler et à se connaître.

Il ne s’agissait pas pour l’institution de diffuser et de promouvoir une quelconque parole française, mais d’apprendre de l’autre autant que de lui expliquer nos propres fonctionnements.
Et c’est encore aujourd’hui la philosophie d’une maison qui a su « garder son âme » tout en diversifiant ses missions.

Aujourd’hui, les différents départements du CIEP interviennent notamment en formation ou en expertise dans les domaines de la langue française (diffusion, enseignement, certifications, etc.) et des systèmes éducatifs (organisation, planification,gouvernance,gestion, évaluation, etc.).

Le CIEP est aussi opérateur de trois ministères (Éducation, Affaires étrangères et Culture) pour mettre en œuvre la labellisation des centres de français langue étrangère en France.

Il héberge également le Centre chargé en France de la reconnaissance et de la comparabilité des diplômes étrangers.

Enfin, un département a en charge la gestion d’une dizaine de programmes de mobilité internationale pour les enseignants et les étudiants.

C’est par exemple le programme des assistants de langue, qui permet chaque année à plus de 1400 étudiants américains de passer une année scolaire en France, en appui aux enseignants d’anglais dans les écoles primaires, au collège ou au lycée.

Mais le CIEP, c’est encore des publications, un lieu de séminaires et un Centre de ressources et d’ingénierie documentaires reconnu.
Pour en savoir plus sur toutes ces missions, on pourra se rendre sur le site http://www.ciep.fr

e-Toile : A l’international, avec quels opérateurs et quelles structures, le CIEP travaille-t-il régulièrement ?

Le CIEP est un établissement public sous tutelle du ministère de l’Education nationale.

Il est un des principaux opérateurs du ministère français des Affaires étrangères et européennes dans ses missions de promotion de la langue française mais également de l’expertise française dans le domaine éducatif.
Pourtant, nos collaborations vont bien au-delà de cette sphère.

Le CIEP a en effet conclu des conventions de partenariat avec les principaux acteurs français et étrangers du développement de l’éducation dans le monde, ce qui nous conduit d’ailleurs fréquemment à jouer le rôle « d’ensemblier » pour certains projets d’envergure exigeant l’intervention concertée de plusieurs opérateurs.

Le CIEP intervient également régulièrement à la demande de ministères étrangers de l’Education, intéressés par notre expérience et les compétences que nous avons pu développer en accompagnant les réformes éducatives dans de nombreux pays. Très rares sont en fait les pays avec lesquels le CIEP n’a pas de relation professionnelle actuelle, passée ou en projet.

e-Toile : Quelques exemples ?

En ce moment, il y a peut-être une dizaine d’experts du CIEP en mission à travers le monde, et peut-être une centaine d’enseignants et de cadres éducatifs étrangers dans nos locaux.

Et chaque fois pour réfléchir à des thématiques précises, souvent spécifiques et toujours contextualisées.

Je me contenterai de citer quelques exemples dépendant de l’unité dont j’ai la responsabilité au CIEP : j’étais il y a deux semaines à l’Université de Corse pour expertiser l’offre de français langue étrangère pour les étudiants étrangers, la semaine dernière c’était le Cap-Vert où nous accompagnons la mise en place d’une réforme des curricula.

On peut également évoquer la réforme des programmes de français à Djibouti ou en Afghanistan, la formation de formateurs en Iran, en Suisse ou au Luxembourg, l’expertise et l’évaluation de l’enseignement bilingue en Roumanie, en Espagne ou en Turquie, l’appui à la formation continue de tous les enseignants de français en Algérie, ou encore notre participation à un projet consistant à redonner aux langues nationales africaines toute leur place dans les systèmes éducatifs.

Ce projet, qui concerne 8 pays et qui est conduit en collaboration avec l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Agence française de développement et le MAEE montre bien que, pour le CIEP, le français ne peut se développer au détriment des autres langues, et surtout pas de la langue maternelle des élèves. Les langues ne sont pas en concurrence mais en complémentarité et en dialogue permanent.

e-Toile : La Floride du Sud dispose d’un programme « International Studies » en français dans certains établissements du système public américain. Avec quels outils, le CIEP peut-il soutenir un tel programme ?

Le CIEP intervient en Floride à la demande du Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France aux États-Unis, qui a fait de l’enseignement bilingue une de ses priorités.

Les États-Unis reconnaissent toute compétence aux états dans le domaine éducatif, et le terme « d’enseignement bilingue » peut recouvrir des réalités très différentes sur le territoire.

Ma mission consiste donc, dans un premier temps, à visiter une dizaine d’états, de l’Utah à l’Oklahoma en passant par le Minnesota, le Massachusetts ou encore New-York et la Floride pour observer et analyser les différents dispositifs en place et leur efficacité respective.

Il s’agira ensuite de savoir s’il existe de « bonnes pratiques », éventuellement transférables ou généralisables, puis de faire des suggestions d’actions auprès des états et auprès du SCAC pour un enseignement bilingue français-anglais ambitieux et exigeant, mais efficace et de plus en plus attractif pour des familles américaines souvent à la recherche d’éléments distinctifs pour l’éducation de leurs enfants.

e-Toile : Des premières conclusions ?

Je ne voudrais pas anticiper sur les conclusions de l’expertise, mais je dirai cependant que je rencontre partout et chaque fois des responsables très impliqués et toujours à l’écoute, des enseignants compétents et motivés, des familles qui ne regrettent jamais leur choix pour ce type d’enseignement et, surtout, des élèves heureux, épanouis, qui apprennent vite et bien, et qui passent sans difficulté d’une langue à l’autre.

L’objectif de cet enseignement n’est en effet pas seulement linguistique, il est aussi cognitif. C’est-à-dire qu’il permet aux élèves de développer une « gymnastique mentale » qui leur sera utile tout au long de leurs études, quelle que soit la langue d’enseignement et, au-delà, tout au long de leur vie.

e-Toile : Il existe en Floride une importante communauté hispanophone. Quelles peuvent être les relations entre les deux langues ?

Comme je le disais précédemment, le français ne se situe pas en concurrence avec les autres langues présentes dans le système éducatif ou en dehors, mais en dialogue et en complémentarité. En ce qui concerne l’espagnol, on doit par ailleurs noter une piste de réflexion très intéressante, que les spécialistes appellent « intercompréhension des langues romanes ».

Le français, l’espagnol, l’italien, le portugais, le roumain, le catalan, etc. sont des langues issues du latin et font partie de la même famille.

Les transparences sont nombreuses et, chacun en aura fait l’expérience, un francophone peut comprendre de nombreux mots et de nombreuses phrases en espagnol, à l’oral comme à l’écrit, sans jamais avoir étudié cette langue. L’inverse étant bien évidemment vrai.

Des études menées par des chercheurs de la California State University de Long Beach, et appuyées depuis quatre ans par l’Ambassade de France, ont démontré qu’en tenant compte de ce phénomène, les apprentissages pouvaient être jusqu’à deux fois plus rapides.

Il semblerait donc qu’avec des investissements minimes et en introduisant quelques heures de français à partir de la 5ème année par exemple, les élèves hispanophones pourraient atteindre un niveau largement supérieur à une simple initiation en français, tout comme les élèves francophones pourraient acquérir des compétences en espagnol. Même s’il est exagéré de parler de « trilinguisme » à ce niveau, il s’agit certainement d’une piste prometteuse et qui mérite d’être explorée.

Une prochaine rencontre entre les responsables de l’étude et les représentants des Ambassades de France, d’Espagne, d’Italie et du Portugal devrait permettre d’étendre l’expérimentation et d’en imaginer des applications concrètes dans les classes.

e-Toile : De nombreux professeurs de français enseignant dans des établissements scolaires en Floride mentionnent une baisse d’intérêt pour l’enseignement du français. Observez-vous ce phénomène dans d’autres états américains et ailleurs dans le monde, et quels seraient les stratégies pour redynamiser cet intérêt ?

Je tiens tout d’abord à préciser que tous les indicateurs convergent pour montrer que, contrairement à certaines impressions ou idées reçues, l’enseignement du français dans le monde est en progression, et que les chiffres actuels sont les plus élevés jamais été atteints. Mais le centre de gravité de cet enseignement s’est certainement déplacé. Aujourd’hui, c’est l’Afrique subsaharienne qui, notamment grâce à un développement démographique important, permet aux statistiques d’être ce qu’elles sont.

Aux États-Unis comme dans d’autres pays, on a effectivement pu constater une baisse des effectifs, mais qui est à mettre en regard avec certaines réflexions. On se doit tout d’abord de signaler et de déplorer que la baisse des effectifs aux États-Unis ne concerne pas seulement le français mais l’enseignement des langues étrangères dans son ensemble.

Alors qu’il semble exister une volonté politique et une vraie demande des familles américaines pour les langues, une étude menée par le Center for applied linguistics de Washington montre que le nombre d’écoles primaires proposant cet enseignement est passé de 31% en 1997 à 25% en 2008, secteurs public et privé confondus.

Pour l’enseignement secondaire, ce chiffre est passé durant la même période de 86% à 79%, et même de 75% à 58% dans l’enseignement public.

Il convient ensuite de faire une distinction entre des données uniquement quantitatives (nombre d’apprenants) et des aspects plus qualitatifs, concernant notamment l’efficacité de l’enseignement. La décision de promouvoir l’enseignement bilingue va dans le sens d’un enseignement moins élargi mais plus efficace, et produisant de vrais francophones et de vrais francophiles. On ne peut pourtant pas parler d’un dispositif « élitiste » puisque bon nombre des établissements d’immersion sont situés dans des zones socio-économiquement défavorisées, et avec d’excellents résultats par ailleurs.

Je signalerai enfin que, dans beaucoup de pays, l’enseignement du français est en progression après avoir connu, c’est vrai, une période de moindre intérêt.
Ce mouvement est en fait fortement lié à l’introduction dans ces systèmes éducatifs d’une seconde langue vivante. L’anglais est généralement choisi comme première langue étrangère, et le français trouve largement sa place comme seconde langue.

On se doit néanmoins de noter que des langues connaissent actuellement un fort développe ment aux États-Unis, parfois au détriment du français.

C’est notamment le cas du mandarin. Mais le français possède de vrais arguments à faire valoir en étant non seulement la langue de la France, mais la langue d’une communauté francophone aujourd’hui riche de plus de 220 millions de locuteurs et d’une diversité culturelle sans égale.
Le monde actuel n’est pas le monde d’hier et l’argumentaire en faveur de la langue française doit tenir compte de cette évolution, en insistant sur les aspects utilitaires et pragmatiques de la langue, sans occulter pour autant certains arguments pouvant relever de l’affect, de l’identité ou encore de l’histoire, comme cela peut être le cas dans certains états américains.

Propos recueillis le 8 février 2012.

Dernière modification : 08/02/2012

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